Père Bruno TCHOGNINOU

 

Extrait de l’entretien réalisé par les Pères Corneille Lin GNANCADJA et Jean KINNOUME avec le Père Bruno TCHOGNINOU.

  1. Révérend Père Bruno TCHOGNINOU, veuillez nous replonger dans votre enfance et dans votre vie scolaire.

Bonjour, chers amis. Soyez les bienvenus. Nous sommes toujours tous contents de nous retrouver. De 1926 à ce jour, 2 Juin 2010, il y a quelques années. Ce n’est pas peu, mais ce n’est pas trop non plus. Si le Seigneur me fait vivre plus longtemps, je n’en serai que davantage heureux, bien que vivre un jour avec le Seigneur est une grâce immense. Vous m’avez posé une très belle question sur mon enfance et ma vie scolaire.

Je vais parler de 1926. C’est bien sûr l’année de ma naissance, à la date du 6 Octobre. Mon enfance, je l’ai passée à Covè, au pays Agonli. J’ai vécu avec mes parents, comme tout enfant. Avant d’aller à l’école, j’ai passé l’enfance à courir après les papillons et les margouillats, à m’amuser avec les enfants de la maison et du quartier. Quand j’ai commencé à grandir, j’accompagnais ma mère au marché, et aussi à la messe. Mes parents avaient la grâce d’être chrétiens et de nous engager sur ce chemin de l’Eglise catholique. On allait aussi regarder les tam-tams. Je n’étais pas malin. Je jouais beaucoup avec les enfants du quartier. Certains se battaient. Moi – je ne suis pas un ange – mais je ne pense pas m’être jamais battu. On jouait plutôt, à l’escargot et à d’autres jeux. J’allais au marché, j’allais au champ – mes parents étaient des cultivateurs. Auprès de mon papa, j’ai appris de petites choses aussi : il était menuisier, charpentier et tailleur aussi. C’est lui qui m’a cousu ce que je devais porter, quand il s’est agi que j’aille au séminaire.

Sur le conseil de quelques amis chrétiens, mon père m’a mis à l’école, à l’école catholique. Mais l’école catholique n’était pas encore à Covè. C’était plutôt à Zagnanado, à cinq kilomètres. Ce sont les Pères de Zagnanado qui venaient dire la messe à Covè, jusqu’à ce que plus tard il y ait un prêtre à résider sur place. L’école catholique de Zagnanado était tenue par les Missionnaires. Je me souviens encore de beaucoup d’entre eux. J’étais petit, et l’on m’a mis dans une classe où il me fallait commencer à apprendre l’alphabet français. Je n’étais pas tellement dégourdi. Il y avait des camarades bien plus dégourdis dans la classe. Mais les maîtres s’occupaient bien de nous tous, et cela me plaisait. J’allais le matin pour revenir le soir. Je n’étais pas seul. Nos parents voulaient que nous fassions l’école tenue par les Pères Missionnaires. Cela m’arrangeait. J’ai appris à lire bien-sûr, mais j’ai appris aussi des prières et j’ai fait le catéchisme. Je n’étais pas fort. Peu à peu, on trouvé qu’il faut aider ce petit-là que j’étais. J’ai fait ma première Communion en Mai 1936. Nous avons eu la Confirmation des mains de Mgr Parisot qui venait d’arriver en succédant à Mgr François Steinmetz Daaga. J’étais très content. Des fois je restais à Zagnanado, auprès d’une grande sœur qui s’est marié à un chef d’équipe de la plantation des Pères de Zagnanado. Mais je faisais le plus souvent le chemin, quelquefois sous la pluie. Je me souviens qu’il y avait des mésententes de gamins entre ceux qui quittaient Zagnanado pour l’école régionale laïque à Covè et ceux qui quittaient Covè pour l’école catholique de Zagnanado. Entre temps, l’un de mes oncles a fait remarquer  à mon père que la distance à parcourir à pied était trop pour mon âge. Il s’est appuyé sur ses relations avec le directeur de l’école régionale de Covè pour m’y faire inscrire. C’est ce qui est arrivé en 1938. J’ai trouvé là aussi des camarades et des maîtres très intéressants. Ceux-ci s’occupaient bien de nous. Ils étaient stricts, pas méchants.

A Covè, j’ai commencé à faire le service de l’autel. Le Père Gabriel Kiti était déjà là. On l’accompagnait en station. Je voyais venir en vacances des séminaristes qui nous donnaient des conseils. C’est grâce à eux que j’ai pu approcher le Père Kiti. Certains camarades et moi sommes allés lui dire, un jour, que nous voulons aller au séminaire. En 1939, c’était la guerre au pays des Blancs. C’est en 1940 que le Père Kiti nous a envoyés. Il y avait un train de marchandises qui passait devant notre maison, en quittant Abomey pour Zagnanado : on l’appelait A-B-Z (Abomey-Bohicon-Zagnanado). Je me rappelle un incendie dans le train, qui avait ôté la vie à notre chef d’enfants de chœur, Michel Bidouzo. Je prie souvent pour lui. Ce train emportait aussi les hommes qu’on venait mobiliser pour la guerre. Tout compte fait, en 1940 le Père Joseph Demeyer nous a accueillis au Pré-séminaire.

  1. Quels souvenirs évoquent en vous vos années de séminariste ?

Nous étions nombreux. Il y avait trois classes. On était obligé de parler français. Le Père Demeyer a été aussi mobilisé par la guerre. Heureusement il y avait un Abbé en stage chez lui, Pascal IDOHOU. C’est lui qui a pu mettre à contribution des laïcs, les maîtres Joseph, Jean, Félix, avec la supervision des Pères du Séminaire, en l’occurrence le Père Gaymard. Le Père Gaymard fut un ancien de l’armée. On l’appelait le Capitaine Gaymard. Pour faire passer au séminaire, il nous a organisé un test. Je me souviens encore de la dictée : ‘‘La chèvre de Monsieur Séguin, de Georges Bernanos’’, si j’ai bonne mémoire. Quelque temps après, le Père Demeyer est revenu. Une réorganisation de l’administration a laissé de côté les maîtres laïcs. Le Père Demeyer nous a pris en CM1. Les Abbés Dagnon étaient au CM2. Puis eux sont partis au séminaire, Dagnon Gilbert, Bonaventure Vierra, Georges Hounyèmè. Le Père Demeyer était magnifique, nous avions passé ensemble de beaux jours. Je dois reconnaître aussi aux dames de la cuisine qui nous préparaient à manger, qu’elles sont magnifiques. Et au sujet de cette maison des Petits Clercs, on ne peut pas omettre de d’évoquer la mémoire du Père Antonin Gautier. C’est lui qui a fondé cette maison. C’est le Père Demeyer qui nous a présenté au Certificat d’études en 1942. Nous avons passé le Certificat à Ouidah, à l’école d’Ahouandjigon. Le titre de la dictée, c’était : ‘‘Une famille de singes’’. L’inspecteur de l’enseignement était Monsieur Condet. C’était tragique : juste après la dictée, les feuilles étaient ramassées et corrigées ; ceux qui avaient à partir de cinq fautes étaient retirés du reste des compositions. Les gens pleuraient. Après, le Père nous a présentés au Petit Séminaire Sainte Jeanne d’Arc qui était ensemble avec le Grand Séminaire Saint Gall. Nous y avions commencé la classe de Sixième. La guerre n’était pas terminée. Les supérieurs ont mis en stage ceux qui étaient en philosophie. C’était le cours des Gantin, Atakpa, Adimou, Daï. Ils ont fait deux ans de stage pour nous former. On doit leur en être reconnaissant, toujours. Dans ma classe, il y avait les Abbés Alfred Quenum Gbédjinou, Victor Houessinou, Christian Dangbo, Emmanuel Karl, Albert Tévoedjrè. Avec Tévoedjrè, on sera ensemble jusqu’en philosophie. Il y en avait aussi du Togo : Pierre Koffi Kondo, Julien Kangni – autrefois, j’ai revu à Cotonou son frère Paul Kangni. C’est en 1945 que finira la guerre. En 1946 il y a eu éclipse solaire totale à 13h 06, durant quelques 3 à 4 minutes. C’est à cette époque aussi que Rome a envoyé un Visiteur Apostolique, le Père Provos. C’est lui qui, après son passage, a dû déclencher au séminaire certaines révolutions : le petit et le grand séminaire devront être séparés, les séminaristes devront être présentés aux examens officiels. Nous avons donc continué au séminaire là-bas, la guerre étant terminée, avec la préparation aux examens officiels : le Brevet du premier cycle, le baccalauréat. En 1948 tous ceux qui ont été présentés aux examens officiels ont réussi. Nous avons commencé la philosophie scolastique. C’était très bien. A côté des études, il y avait la prière, les offices, la liturgie. Pour certaines grandes fêtes on allait à la Basilique actuelle. Il fut une année où on nous avait dit que désormais nous n’aurions plus de vacances de Pâques ni de Noël. Nous devions nous organiser en équipes entre nous et nous promener comme nous voulions. Chacun de nous avait une bicyclette. Et nous nous organisions. Par exemple, en une fois on s’est organisé pour faire le tour du lac. C’est l’Abbé Gustave Bessan, de regrettée mémoire, qui a organisé. On était quinze par équipe. On nous donnait, en ce moment-là, 5.000F chacun pour dix jours. On regroupait l’argent pour le gérer. Comme moi j’étais resté auprès de ma mère, je savais un peu préparer, et on m’avait choisi comme cuisinier. Pour faire le tour du lac, on est parti de Saint Gall pour nous diriger vers Savi. Au calvaire de Savi, on a bifurqué à gauche vers Amonlè.

  1. Puis vinrent votre ordination presbytérale et les joies des prémices.
  2. Vous êtes prêtre du Diocèse d’Abomey et pourtant vous aviez commencé votre ministère hors du diocèse. Expliquez-nous pourquoi ? Et où exerciez-vous votre ministère ?
  3. Vous avez exercé le ministère sacerdotal à Porto-Novo. Quels sont vos meilleurs souvenirs, quelles étaient vos charges ? Que dire de vos relations avec les missionnaires et le peuple de Dieu ?
  4. Quand et comment avez-vous effectué votre retour dans votre diocèse d’origine nouvellement érigé ?
  5. Quels souvenirs gardez-vous de la Direction Nationale des Écoles Catholiques ?
  6. Que retenez-vous aussi de la Direction Nationale des OPM que vous avez longtemps assumée ?
  7. Vous avez étudiez le Droit Canonique à Rome.
  8. Vous étiez étudiant à Rome lors des assises du Concile Vatican II. Quels souvenirs ?
  9. Les Paroisses de Bon Pasteur et de la Cathédrale gardent de vous une fidèle mémoire. Quelle mémoire gardez-vous d’elles ?
  10. Dans le Diocèse d’Abomey, vous avez été premier Chancelier nommé, puis Vicaire Général de Mgr Agboka. Quelles connaissances pouvez-vous communiquer du Diocèse, des mentalités, de l’accueil de la foi, du clergé, des créations, des institutions, de l’histoire de certaines maisons ?  ( Pour la suite des réponses, veuillez revoir la plaquette de ses obsèques ).

Tout l’entretien en audio


 

Monseigneur Nestor ASSOGBA

21 Février 1929 – 22 août 2017

   

Biographie de Mgr Nestor ASSOGBA en audio

 


 

Père Étienne SOGLO

Décédé le samedi 21 août 2021

Inhumé le mardi 31 août 2021

A cœur ouvert avec le Père Etienne SOGLO :

  1. Révérend Père, veuillez nous parler de votre enfance et de votre scolarité avant le séminaire.

Mon enfance a été très simple. Je me souviens de Ouidah où j’ai fait les premières classes, ou plutôt je me suis amusé à l’école. Nous portions des kakis avec une croix rouge en toile – nous étions des croisés – au temps du Père Blin. C’est là que j’ai commencé l’alphabet. Je me souviens de mon Père qui, un jour, revient à la maison alors que j’étais assis au seuil, il rentre dans la chambre, écrit l’alphabet au tableau et m’invite à lire. Je suis resté muet, la tête levée. J’avais mal au coup. Le martyre a commencé, l’heureux martyre qui forme les gens instruits. J’ai alors commencé à acquérir les rudiments de l’alphabet français. Puis mon père fut affecté à Grand-Popo. Je l’ai rejoins dans les années 1939. Je me souviens très bien du jour où la guerre mondiale a éclaté : il y avait un incendie à Hêvê, un village au bord du fleuve Mono, entre Cotonou et Lomé, et pendant que je regardais les flammes j’entendais dire aussi que la guerre avait éclaté. J’ai été à l’école juste à côté de ma maison. J’ai eu comme maître Johnson Pierre-Claver, un patriarche. Je ne sais plus trop ce que j’avais acquis, on avait crayon, ardoise, cahier, bic, livres, ‘‘Mamadou et Binéta’’, on avait tout gratis. Puis, de ma propre initiative, j’ai rompu avec cette école, je ne sais pas pourquoi, et je suis partis à la mission. Mon père, semble-t-il, avait été menacé à cause de cela : lui comme fonctionnaire ne devait pas laisser son enfant aller à l’école de la mission, l’école catholique. Mais déjà le maître Obénas avait remplacé l’autre. Mon Père ne m’a rien dit. Et c’est de la mission que je suis allé au Petit Clerc, l’Ecole Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. C’était le 9 Février 1943.

Au plan de l’instruction, mon Papa m’avait fait lire, beaucoup lire. J’avais la passion de la lecture. Mon père m’achetait des livres, sans lésiner sur les moyens. Et je les finissais, j’avais fini tous mes livres de lecture. Je les avais finis et relu x fois, je les connaissais pratiquement par cœur, et sans difficulté. Mais en arithmétique, je ne connaissais rien. Mon père m’a rudement tenu sans y réussir. C’est à Sainte Thérèse que j’ai commencé à me structurer et à me former aux divers secteurs de l’instruction.

Q 2 Parlez-nous de votre père qui a pu si tôt vous donner goût à l’acquisition du savoir.

R/ Mon père, Albert Soglo, était un policier, un homme qui aimait s’instruire. Il lisait beaucoup, il était passionné de Victor Hugo. Il achetait des livres. Je comprends, avec le recul, qu’il voulait bien rattraper cette chance qu’il n’avait pas eue, comme certains de sa génération, les Emile Derlin Zinsou, les élèves de Victor Ballot, les jeunes filles de l’Ecole Condet (les Condètines), les Rufisquoises, qui vivaient dans une émulation intellectuelle, en ce remarquable Dahomey d’alors. Mon Père était donc de la police, il était très sévère, comme tous mes oncles. Tous étaient sévères, chacun à sa manière. C’est ce qui nous maintenait dans une bonne ligne. C’est ce qui manque aujourd’hui. Il n’y avait pas de laisser-aller, on ne faisait pas n’importe quoi dans la famille Soglo. Et j’aime à dire que ce n’est pas le séminaire qui m’a donné la structure d’obéissance et de soumission. Je la tiens de ma famille. En quittant mon père à 10 ans 1 mois et demi, le dimanche 9 Février 1943, j’avais une certaine structure de personnalité qui m’a suivi et qui me suit encore jusqu’à aujourd’hui.

  1. A 10 ans 1 mois et demi, vous avez donc quitté votre famille pour être désormais de la famille de Dieu, comme serviteur. Veuillez nous replonger dans les circonstances dans lesquelles vous avez pris conscience de votre vocation.

Parler de circonstances, c’est un peu trop dire. Je crois que j’avais beaucoup de sympathie pour le curé qui était, un breton Louis Bouvier, qui était pourtant d’une sévérité à vous faire fuir. Je me rappelle des camarades qu’il tenait avec la férule – eux aussi le méritaient, moi je n’avais rien à faire avec l’indiscipline – et donc je l’aimais. En outre, j’aimais beaucoup le catéchisme ‘‘mina’’ que j’avais appris et que je récitais avec volubilité. J’aimais beaucoup la Parole de Dieu. J’en étais passionné, peut-être avec un désir secret de transmettre, de l’enseigner, je n’en sais rien. Je ne retiens rien d’autre que ceci. Un matin je suis allé m’asseoir timidement à côté de mon papa, sur le banc où il était assis, et lui ai dit : « Papa, si Dieu veut, je serai prêtre ». J’avais à peu près 8 ans. Réponse laconique, sèche, sans bavure : « Non ! ». Je me suis silencieusement levé pour vaquer à mes travaux, avant d’aller à l’école. Le deuxième événement, ce fut l’arrivé, un jour, du Père Demeyer dans notre école de la mission. Il vint dans ma classe, 3ème CE2, une après-midi, et demande quels sont ceux qui veulent être prêtres – il en était chargé, disait-il. Il serait avec un certain Damien BRIVI, un élève togolais ou béninois du Mono très intelligent qui avait joué dans la cour avec les camarades. J’ai levé la main. Joseph Mensah, dans la classe suivante en M1, a levé la main. D’autres camarades de ma classe, dont Simon André, ont aussi levé la main. Et nous sommes partis, cette même année. Joseph Mensah est resté et est devenu prêtre. Moi, également. Aucun des autres n’est resté. Voilà comment cela s’est passé. Le Père Demeyer et le Curé ont vu mon père, et tout s’est calmé entre eux.

Entre temps j’étais tombé gravement malade à en mourir. Les autres sont partis un mois avant moi. Après ma guérison, mon père m’a préparé ma petite caisse de bois : un peu de gari dans un coin, mes petites culottes, et mes livres. Et je suis parti. L’aventure commençait : dix-neuf ans et demi de marche vers le sacerdoce.

  1. Dix-neuf ans et demi de marche vers le sacerdoce. Quels souvenirs conservez-vous de votre vie de séminariste ?

Un souvenir passionnant. Je vibre toujours de joie et d’entrain rien qu’au souvenir de ces dix-neuf ans et demi passés avec passion, élan et ardeur. Dix-neuf ans et demi captivants, dans la joie et l’obéissance. Je n’avais aucun problème de discipline. Tant et si bien que plus j’avançais, plus j’étais inquiet. Je voyais que c’était trop facile, je me demandais si j’étais dans ligne vraie, si j’étais dans le réel, si je me formais vraiment à la réalité de la vie. J’avais peur d’avoir à affronter des aspects que je n’avais pas prévu. Comme je conçois la vie dans des schémas et catégories militaires, je n’entendais pas me retrouver face à des affrontements imprévus de la vie. En dehors ce cette appréhension, pour moi, la vie au séminaire, c’était trop beau comme sur des roulettes. Alors que d’autres avaient des difficultés de discipline, louvoyaient, faisaient des jeux dans le dos des formateurs, moi j’étais heureux, heureux d’apprendre, heureux d’étudier, dans une camaraderie passionnante. Jusqu’à présent, j’en suis encore rêveur. Je pense que je le dois à l’éducation reçue en famille et aussi au naturel que Dieu m’a donné, un naturel joyeux prenant les choses du bon côté. Avant de trouver que quelque chose est difficile, il faut que cela le soit vraiment.

Donc c’était passionnant. Dix-neuf ans et demi d’études…Formidable.  Le séminaire, c’est vraiment un Béthel, le lieu de la bataille contre Dieu.

  1. Il semble que vous avez fait l’armée. Dans quelles circonstances ? en tant que séminariste ou bien prêtre ?

En tant que séminariste. En 1957. J’avais fini mes trois ans de philosophie. Le BAC était arrivé trois ou quatre ans avant nous. Nous avons été présentés à la première partie du BAC, série classique A : latin, français, grec. Nous avons rejoins le grand séminaire en 1954 pour faire la scholastique. En deuxième année de grand séminaire, il a été dit que tous ceux qui avaient le BAC première partie devaient faire la philosophie universitaire. Puis vint le BAC deuxième partie – régional, togolais, ivoirien etc. Entre temps l’armée française a demandé à nous passer en revue. On s’est présenté à l’école Fonslamè et nous avons été trouvé aptes, Monseigneur de Souza, Monseigneur Joseph Téqui et moi, et d’autres compagnons. Moi je suis parti tout de suite, Joseph Téqui aussi, lui en Côte d’Ivoire et moi au Bénin. L’Abbé de Souza a demandé à finir sa philo avant de partir. J’ai préféré partir tout de suite entre deux cycles, pour ne pas avoir à reprendre des cours tout seul, une fois en cycle de théologie. J’ai préféré couper entre les deux, ce qui correspond au stage. Donc je suis parti pour l’armée française, août 1957 à août 1958. Il y a eu les péripéties de l’armée. C’était la période des indépendances, le Togo devait être indépendant en 1958. Ça palpitait partout. Nous étions dans cet élan d’indépendance, avec la guerre d’Algérie, une guerre de servitude. Nous l’estimions ainsi, car la politique française, les plus lucides d’entre nous ne l’appréciaient point. Quand on est fils bien né d’un pays, on ne peut pas accepter d’être colonisé. Je me souviens encore des réflexions que je menais tout en enfant, quand je disais : on chassera les Blancs. Cela vous met en difficulté, dans un système où c’est le Blanc qui mène la barque. Et donc on est parti en s’affichant comme anti-guerre d’Algérie. Si l’on voulait, on pouvait rapidement être promu officier supérieur. On a dit non, on a boycotté le pelleton de grade pour être sergent. On était 180 dont 90 dahoméens et 90 nigériens. Nous autres étions partis dans le désert du Niger. C’est tout une autre histoire… Puis nous sommes revenus, avec des appréciations qui nous suivaient. Moi j’étais traité d’anti-français, ce qui m’a créé des difficultés au séminaire. Mais moi je n’avais que faire des difficultés, même quand on me mettait des bâtons dans les roues et qu’on me provoquait pour que je foute le camp, que je sorte du séminaire. Je pense que la présence de Mgr Gantin a été déterminante pour ma protection. Ce serait Mgr Parisot qui serait encore là, je n’en sais rien, on m’aurait foutu à la porte pour une raison ou une autre. Monseigneur Tchidimbo avait connu une pareille situation, comme il l’a noté dans son livre ‘‘Noviciat d’un évêque’’.

  1. Y avait-il un contexte international qui obligeait à une telle mobilisation pour l’armée ? et qu’est-ce qui faisait que vous étiez taxé de trop panafricaniste et d’antifrançais ?

Eh bien, il n’y avait pas de contexte international de guerre. C’étaient plutôt des guerres de domination. On n’avait pas le droit de prendre conscience qu’on était de tel ou tel pays. Les Algériens avaient pris conscience qu’ils devaient être indépendants. C’était la guerre d’Algérie, après celle du Viêt-Nam. C’était des guerres de colonisation, d’oppression coloniale. Nous autres en avions bien conscience, nous n’avions pas voulu y collaborer. Ils ont eu besoin de chair à canons, comme ils en ont toujours eu besoin. On connaît les Français, en 1914 comme en ce temps là. Ils n’étaient pas capables de se défendre eux-mêmes, il faut que ce soit d’autres qui viennent se tuer pour eux. Nous avions conscience de tout cela, nous étions des élèves, quelques étudiants comme Bertin Borna, des séminaristes et d’anciens séminaristes. Puis on jugeait aussi du niveau de ceux qui nous menaient, et qui n’étaient pas des astres intellectuels – l’armée n’en avait pas besoin. Eh bien, c’était dans ce contexte de guerre coloniale que nous nous affirmions anticolonialistes et antifrançais. Nous étions prêts à en mourir, s’il le fallait. Et, je dois le dire plus précisément dans un autre cadre, ce contexte a dû peser dans la marche d’un certain nombre d’hommes au séminaire : les Robert Sastre, Barthélémy Adoukonou, Alphonse Quenum, moi-même et d’autres. On n’avait pas le droit d’avoir une orientation d’esprit nationaliste.

  1. Puis vous êtes revenu pour la théologie au Bénin. Pourrait-on savoir les dates et les ambiances qui ont marqué votre marche vers l’ordre sacré ?

De 1958 à 1962, c’était les quatre ans de théologie. Mais je dois dire qu’avant cela, je rêvais de rentrer chez les Jésuites. J’ai toujours rêvé d’être jésuite. La mouche m’avait piqué autour de treize ans, quand j’étais au séminaire primaire Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Le Père Demeyer nous lisait tous les dimanches l’histoire de l’Église. Alors, il nous a parlé de Saint Ignace de Loyola qui avait fondé un ordre militaire. Cela m’avait beaucoup passionné. L’idée était née, mais je ne m’en suis ouvert à personne. Et c’est quand le Père Carret, premier sulpicien venu en pionnier à Saint Gall, nous entretenait sur comment l’on pouvait rentrer chez eux, étant donné que les évêques étaient disposé à laisser partir qui le voulait, que je me suis dit que si l’on peut être sulpicien, moi aussi je pourrais être jésuite. L’idée a rebondi en moi. Je lui en ai parlé aussitôt. Il m’a trouvé des adresses. Je suis resté en correspondance avec la Bomme Sainte Marie jusqu’en 1958, à mon retour de l’armée. Ma lettre d’acceptation est arrivée, et je devais rejoindre le Tchad pour le pré-noviciat. J’ai écris ma réponse : j’y vais. C’est là qu’on allait me bloquer, retombées du service militaire. Quarante-huit heures après, le Père Carret m’appelle, me remet ma lettre et me dit : vous n’avez pas été très discipliné dans l’armée, chez les Jésuites, c’est la discipline ; si vous allez et n’y réussissez pas, on ne vous reprend pas. Monseigneur Gantin également m’a tenu le même langage : je ne t’aiderai pas d’une chiquenaude, si tu y vas sans réussir je ne te reprends pas ici. C’était du chantage. Les Jésuites en ont bien ri, quand je leur en ai parlé. Moi n’ayant pas de devanciers qui aient couru ce genre d’aventure, je ne sais que faire. Aujourd’hui, je serais parti. Je suis donc resté, tout en me demandant si je faisais bien. Les Dominicains étaient également à Dakar. Beaucoup pensaient aller chez eux. Nous étions un certains nombre en qui palpitait la vie religieuse. La tendance, le vent n’était pas à cela. Même jusqu’à présent, on bloque, je me demande pourquoi.

Vint le sous-diaconat. C’était le pas décisif : on t’appelait et la porte était ouverte, on te bloquait et c’était terminé. Alors quelques semaines avant mon sous-diaconat, je me dis : voilà que tu es un élément presque indésirable, et si on te bloquait… Se pose la question d’une réorientation. Alors j’ai eu cette formule réaliste : ‘‘tendre vers le sacerdoce sans y tenir’’. Tu iras là où le Seigneur t’envoie, il t’aura fait passer par le moule du séminaire pour te former, afin que tu sois un militant pour lui. Il ne s’agit pas de se laisser catastropher comme certains qui sortent du séminaire, déséquilibrés, reniant leur foi ou pas mariés correctement, vivant n’importe comment. Avoir fait ce chemin au séminaire, plus de dix-huit ans à l’époque, et partir dans le monde comme un homme délabré, je me suis dis non en me resituant lucidement face à l’éventualité d’un renvoi. Il faut être réaliste. J’aime la spiritualité du réalisme, dans toutes les circonstances.

Eh bien, les choses se sont bien passées, j’ai eu ma nomination de France, et non pas du séminaire St Gall. Puis, le sous-diaconat à Agoué où je me suis donné mes principes de marche qui m’ont suivi jusqu’ici, à savoir : Si c’est une bêtise que tu fais de devenir, tu la fais jusqu’au bout ;  mais aussi tu es prêt à quitter le sacerdoce si  ta conscience te dis que tu fais fausse route. Mon père était déjà mort, lors de mon service militaire. Il n’avait pas voulu que je sois prêtre, mais il ne m’a jamais opposé la moindre résistance. Je l’avais tenté une fois, et il m’a dit : je suis policier parce que je le veux, tu fais ce que tu veux. Mais il n’était pas venu à ma prise de soutane. J’ai donc voulu être prêtre, je me suis donné mes principes, j’y suis resté fidèle jusqu’à aujourd’hui, et j’en suis heureux. Puis le diaconat est arrivé pendant les vacances, avec le Cardinal Eugène Tisserant, Doyen du Sacré Collège, à Notre-Dame de Cotonou. Ce fut un grand honneur pour nous.

Entre temps, nous avons travaillé au premier Missel Fon. Notre promotion a beaucoup travaillé à la traduction en fongbé. Nous avions commencé l’alphabétisation, avec d’autres. C’est le clergé qui fut à la base de cette œuvre, comme dans beaucoup de domaines où l’Église travaille et l’Etat jouit de la moisson.

Une fois la barre du sous-diaconat passée, tout le reste est allé normalement, on a vogué sur nos planes. Pour le sacerdoce, je n’avais pas de quoi me procurer le nécessaire, pendant que les autres avaient lancé leur commande. Mon oncle, le Général Soglo, est arrivé et m’a doré mon calice et m’a commandé ma chasuble. L’ordination a donc eu lieu le dimanche 1er Juillet 1962 à la Cathédrale d’Abomey, des mains de Monseigneur Gantin. Deux jours avant Saints Pierre et Paul, à Zagnanado, c’était les Abbés Théophile Ouensavi et André Fassinou, une semaine après moi, le 8 Juillet c’était Isidore de Souza et Jacques Mensah à Ouidah. Jacques et moi, nous sommes les vrais promotionnaires, nous avons reculé d’un an pour rejoindre les autres, Jacques par maladie et moi à cause de l’armée. Et nous nous sommes retrouvés à 6, en comptant le togolais Pierre Obimpé. Tous sont déjà morts. Je suis le seul survivant.

  1. Vous avez été un préfet de discipline redouté et aimé au Collège Père Aupiais. Dites-nous un mot sur ce service de formateur assumé.

Monseigneur Gantin m’a donc dit d’aller enseigner ; il sentait bien que j’aimais ça. J’aimais vraiment passionnément ça. Il m’a nommé au Collège Père Aupiais. Mais entre temps il m’a envoyé faire un mois d’aumônerie des Bénino-Togolais au Niger. J’ai pu revoir le Niger Gao et Mali que j’avais connus dans l’armée. J’ai appris à conduire là-bas, puis je suis revenu.

Au Collège Aupiais, j’étais heureux d’être avec les jeunes. J’aimais intimider aussi. On m’a nommé Aumônier JEC. Vous savez, on a n’a pas eu une formation spéciale au séminaire. Il faut toujours être apte à tout. On a fait ce qu’on a pu. Le cœur compte beaucoup dans la réussite de ce qu’on fait. Le cœur fertilise l’intelligence et fait soupçonner les axes, les avenues à prendre. Je le rappelle ma première conférence aux jeunes, qui n’a duré que 5 minutes. J’étais complètement perdu. Puis Monseigneur Sastre, à qui je m’en suis ouvert, m’a réconforté et encouragé. J’ai pris le vol. J’ai aussi été aumônier Scout en remplacement. Tout était passionnant avec les jeunes. J’ai été très frappé par cet apostolat de la jeunesse dont je vis encore. Car on voit la palpitation chez les jeunes qui en veulent et qui sont pour vous-même une source d’édification. Je le dis pour le Collège Aupiais, je le dis pour le Grand Séminaire également. Auprès des jeunes, le don n’est pas à sens unique : on reçoit beaucoup.

L’année suivante, l’Abbé Vincent Adjadohoun, nommé Directeur du Collège Aupiais, m’appelle et me dit : voilà, je te prends pour adjoint, ce que tu décides je n’y reviendrai pas ; ce fut une grave responsabilité. Je ne devais pas le compromettre par des décisions aberrantes. L’autorité ne doit pas perdre la face, elle doit être capable de sagesse, de perspicacité dans la décision. On a travail très étroitement, il en a rendu témoignage. Les parents qui essayaient de naviguer entre nous, n’y réussissaient pas. Voilà ce que je souhaite à mes confrères, qu’ils travaillent en unité d’esprit, tendus vers la vérité, pas comme des aventureux, pas comme un homme qui se laisse aller à son tempérament, bouffi de lui-même. Le travail ! voilà. Il n’y a pas à être chef, le chef n’existe pas. Nous sommes tous chef, autorité. J’aime bien ce mot dans son étymologie, augere, autoritas, autorité, capacité de faire croître le bien. Dans cette optique, on se rejoint toujours. Toutes les âmes qui s’élèvent convergent. Vous convergerez toujours avec votre chef, si vous êtes dans le même esprit, et si lui aussi en tant que chef va dans le même esprit. Car on peut être chef et diverger et se laisser griser. Je vous ai dis, en partant pour la retraite que je me suis beaucoup amusé dans le sacerdoce. C’était ma première phrase. Puis j’ai attendu deux secondes pour ajouté, à la parallèle : ‘‘Je me suis beaucoup diverti de la comédie humaine’’.

  1. Vous avez étudié aussi à Rome. Peut-être avec Mgr de Souza ? Quelles disciplines et avec quelle passion ?

Effectivement, après mes quatre ans au Collège, Monseigneur m’envoie une lettre me notifiant qu’il m’enverrait étudier le droit à Dakar ou autre chose à Rome. Il sentait bien que je ferais bien le droit. Évidemment j’en rêve toujours. Mais j’ai dit : je ne suis pas prêtre pour parler de droit dans les bureaux, je suis prêtre pour parler de la Parole de Dieu. Et comme j’aimais beaucoup la Bible, j’ai opté pour l’étude de la Bible. C’est cela le prêtre, la Parole de Dieu. La deuxième raison du choix de la Bible, c’est l’étude des langues que j’aimais tant. L’autre raison inavouée, est que je préfère aller en Europe que de rester à Dakar.

Donc j’ai fait la Bible. J’ai fait l’hébreu en Israël. J’ai travaillé d’arrache-pied, en bon Béninois qui ne perd jamais les chances qui lui sont données. En faisant la licence en théologie, j’ai eu la chance d’obtenir une bourse pour Israël. Mon oncle, le Général Christophe Soglo était Président de la République. La question des papiers s’est vite résolue. Entre temps, j’ai filé en Allemagne. J’ai broyé l’allemand en trois semaines. J’ai fini le programme. J’ai voulu passer en classe supérieure ; ils n’ont pas voulu, ils n’y croyaient peut-être pas. Heureusement pour moi, parce que je me serais esquinté, car j’ai rempli la même performance en Israël. J’avais mal aux genoux. Je marchais sur des béquilles. Rome, Paris, Allemagne. Puis le télégramme me rejoint pour le départ pour Israël. Quatre jours de voyage en bateau, par Athènes. C’était les congés de Noël. J’ai pris les polycopies et, avant l’arrivée des élèves, je les ai travaillées. En mois d’un mois, on m’a sauté deux classes. J’aboutis au troisième degré. C’est bon de trouver les meilleures filières pour donner une formation percutante aux élèves. Je n’apprendrai plus une langue en dehors du pays, car j’ai encore des langues à apprendre. En un mois, c’est fait, la langue vous transite de partout.

Au point de vue de la méthodologie, je reste sur ma faim, pour tout ce que j’ai parcouru de cycles d’études. Une méthodologie systématique bien menée a souvent fait défaut. D’autres aussi s’en sont plaint, comme le Cardinal Gantin.

  1. Après la licence en théologie et la licence en Bible, le grand séminaire Saint Gall vous a aussi longtemps connu comme professeur, puis comme recteur. Des générations de prêtres gardent de vous une inépuisable mémoire. Quel souvenir gardez-vous d’eux et de ce temps de formation ?

Je garde de mes élèves un souvenir passionnant. Comme je l’ai dit tout à l’heure, le don n’est pas à sens unique. Il ne s’agit pas seulement d’instruire. C’est aussi de voir comme ils répondent, de discerner le travail de l’Esprit en eux. A ce niveau, nous sommes tous au même dénominateur. Tout comme nous sommes au même dénominateur, prêtre, évêque et pape, au plan du don de notre vie. Nous sommes à égalité. C’est pourquoi, quand le Cardinal a parlé à la plage, j’ai écrit. Je ne suis pas fonctionnaire dans le système ecclésial, j’ai engagé ma vie, au même titre que n’importe qui. Il dit quelque chose qui ne colle pas, j’écris et on va discuter. Voilà l’une des bases de notre inter-communion, de notre dialogue. Le reste est fonction et travail, investissement de soi. Il y a toujours un général dans l’armée et des sous-chefs, c’est l’ordre naturel des choses. C’est cela le réalisme dont je parle. Pas de faux complexe ni de frustration. C’est dans cet esprit que j’ai servi et administré le séminaire Saint Gall. J’étais arrivé en 1973. J’ai fait six années comme professeur et six années comme recteur. Cela ne m’a pas manqué de croix. L’une des plus grosses croix que j’ai eu dans ma vie, c’est au séminaire. Je n’en parle pas ici. Je pense que les évêques s’en sont rendu compte au fil des ans. Sans oublier la croix du rectorat : tout le monde ne communique pas avec vous dans le corps professoral, tout le monde ne collabore pas, chacun vient avec ses complexes. Un principe : ne se laisser catastropher, désarçonner par les misères de personne, de qui que soit que cela vienne, confrère ou supérieur. Tu les regardes et tu continues ton chemin ; terminé ! C’est pourquoi j’ai dit que je me suis beaucoup amusé. Vous dites la vérité, on vous casse. Après les événements vous donnent raison. Attention, prenez la fuite, quand les événements commencent à vous donner raison, on risque de vous matraquer davantage. Ne traînez pas là, continuez votre chemin. Avoir son idéal, ne pas succomber ni céder, avancer derrière le Christ.

Alors, c’était passionnant les douze ans. Les jeunes qui en voulaient, faisaient des études parallèles : cours d’hébreu, étude des psaumes… Je me rappelle l’hébreu broyé par Clé Fèliho et Charles Whannou… Je palpitais à leur élan. Puis on me nomme recteur. J’en ai pleuré. J’ai assumé, je pense que c’est Mgr Dosseh qui a été à la base de cette nomination. Mais je l’ai assumée. On prend les choses à cœur, s’investir dans toute la vérité de son être, sans détours, assumer la responsabilité que le Christ vous donne et dont vous répondrez au prix de votre vie. Je n’irai pas en enfer parce que j’ai été recteur. L’Eglise du Christ, c’est trop sérieux. On m’a confié la responsabilité de ces colonnes sur lesquelles elle reposera. C’est pourquoi je disais aux séminaristes, je ne suis pas votre camarade, je suis un briquetier et vous êtes le mortier, je dois vous tasser pour que vous soyez solides. Car la bâtisse est vieille de deux mille ans. Si vous êtes comme une brique d’où coule le sable, cette partie va se fissurer. C’est grave, et j’en porte la responsabilité. Sans complaisance ! avec objectivité ! avec mes misères, mes insuffisances, mes gaucheries – je sais que je suis gauche souvent – mais sans malice. A ce prix, vous avancez. Celui qui sait recherche la vérité te trouvera raison, après tout. Comme Monseigneur Agboka me le dit un jour : ‘‘Soglo, quand tu étais au séminaire, nous les évêques ne croyions pas à ce que tu disais, aujourd’hui, nous les voyons exactement comme tu les as dites’’. Tant mieux ! Après les couronnes d’épines…

  1. Après le rectorat, avez-vous eu droit à une année sabbatique ou bien vous êtes-vous directement replongé dans le ministère pastoral à Savè ?

En 1985, Monseigneur a demandé à me retirer du séminaire, et je suis allé en année sabbatique. J’étais épuisé. J’ai mis d’abord six mois à me retrouver. Je vivais dans des conditions précaires à la ferme, dans une pauvreté sauvage. L’évêque m’a donné 100.000F pour l’année, mais c’était pour m’avoir quand il aurait besoin de moi. C’est l’Abbé Adoukonou qui m’a donné 600.000F pour mon année sabbatique. Voilà les réalités, et qu’on continue de vivre.

Pendant l’année sabbatique, on venait me requérir pour des conférences, on venait me requérir pour des remplacements à Savè. Les week-ends, je voyageais de Ouidah à Savè, dans des conditions indescriptibles, pour aller assurer la confession le samedi et la messe le dimanche, et me retourner. Il faut être prêt à tout. Si c’est une bêtise que d’être prêtre, il faut la faire bien.

Donc j’ai fini mon année sabbatique, j’ai envoyé mes bagages à Savè, pour prendre ma vespa pour la route. Bernard Houndako m’a précédé d’un mois. Monseigneur se demandait s’il faut qu’il aille avant moi. Voilà les précautions humaines. En quoi c’est gênant qu’il me devance et s’habituent aux gens avant moi. C’est des points de vue qui n’ont aucune importance pour moi. Je suis moi, j’irai sur le terrain et je travaillerai. Je ne demande pas à tout le monde de m’aimer, mais tous doivent me respecter, entendu que je respecterai tous. Je suis arrivé. Nous attendions Monseigneur pour le tour des stations. Les choses n’arrivant pas à moi comme à tout le monde, nous avons dû initier le tour nous-mêmes. On a vu la rudesse géographique et physique du milieu à évangéliser. C’est depuis ce temps que je ne me chausse plus de chaussures fermées. Nous nous sommes partagés les onze stations. Il y en avait une qui, depuis trente ans n’avait plus été visitée par les prêtres, Okpara. Le Père Chipeau avait été là, depuis trente ans. Nous l’avons réintégrée : plus de chapelle, tous les chrétiens avaient rejoint les couvents et leurs fétiches. Mais avec notre engagement à y aller, les conversions ont repris. D’autres champs de bataille comme les luttes contre les mariages précoces et forcés, ont trouvé notre implication. Je me rappelle le CD, Chef de District d’alors, je ne me rappelle plus sont nom, qui a très bien collaboré à la défense des droits. Un jour, les CVAV devaient faire une sortie, et il leur a été dit que ce n’était pas possible, en raison de cette période de Oro. J’ai dit, pas question, le pays appartient à tous, les Oros jouent leur truc, les enfants font leur manifestation. Le CD a formalisé la décision. Il faut savoir faire valoir nos droits, parce qu’on en a. Evidemment, ceux qui veulent mettre des crocs-en-jambes à l’Eglise tentent de jouer, mais il faut savoir taper sur la table. Là-dessus nous aurons à en découdre avec certaines institutions du pays, certaines gens qui ne veulent pas dire la justice. Je teins à ce que les prêtres soient des gens déterminés. J’ai expérimenté cela au plan des écoles, quand j’étais directeur ici entre deux séjours à Rome durant ma maladie. J’ai mis les enseignants en coupe réglée. Je suis droit avec vous, dites-moi la vérité. Je ne veux pas de ‘‘bénis oui oui’’, mais des hommes en face de moi. Si j’ai tord on me le dit et je dois me rendre, vous avez tord je vous le dis et vous vous rendez. Ou ça casse. Si tu ne me respectes pas, respecte au moins ce que je représente. C’est pourquoi je tiens beaucoup à la bonne formation intellectuelle des prêtres. La logique doit être implacable. Je tiens beaucoup au thomisme, il ne faut pas abandonner le thomisme au séminaire. Vous êtes citoyen, je suis citoyen. Je m’enorgueillis d’avoir fait l’armée. Kérékou ne peut pas me narguer, je le respecte pour ce qu’il est, c’est tout. Je serais resté dans l’armée que je le dépasserais. Là-dessus j’aime Saint Paul : ‘‘ils sont hébreux, moi aussi ; etc.’’

J’ai donc fait Savè de 1986 à 1991. Après St Gall, Monseigneur m’avait parlé de Covè. J’étais très heureux de faire de Mèwihwindo, de m’imprégner dans ma culture fon et assimilés. Mais Savè étant en difficulté, j’y fus envoyé. J’ai été aussi heureux d’aller apprendre la belle langue nago. J’y tiens encore. Il faut toujours se donner une bonne raison d’être heureux là où l’on est. Tu as accepté tout cela implicitement en étant prêtre. Il paraît que maintenant, il y en a qui font la gueule longue quand on les envoie ici ou là : c’est la négation du sacerdoce. Donc je suis parti, très heureux d’aller apprendre la culture yoruba, une grande culture. J’ai fait les cinq ans, avec les difficultés inhérentes à Savè. En dehors de l’ordinaire, je retiens de marquant : la catéchisation, les commentaires hebdomadaires des psaumes, et surtout le Renouveau Charismatique que j’ai lancé. Je crois pouvoir m’enorgueillir d’avoir lancé le Renouveau Charismatique dans le diocèse ; c’était boudé. Je passais en revue les groupes de la paroisse, quand je rencontrai un jeune inspecteur du travail, James Adjobo, qui se plaignait ne n’avoir pas trouvé sur place le groupe pour lequel il était formé au Cameroun (le Renouveau Charismatique), l’ancien curé lui ayant demandé d’intégrer docilement l’un des groupes de la paroisse (une vingtaine). Je lui ai dit : eh bien, lance ! Et ça a commencé timidement, moi-même n’en sachant pas grand-chose.  Ces fervents ont été pour moi une planche de salut. Je leur faisais la Bible chaque semaine. J’avais des militants qui ont exporté l’expérience vers le sud du diocèse. Monseigneur ne m’avait rien dit contre.  Je n’étais, certes, pas de cette sensibilité de piété bruyante. Mais ces fidèles étant dans la droite ligne, il fallait les guider. On doit pouvoir accueillir les suggestions venant des fidèles. Ça ne doit pas toujours partir de nous. Ma santé défaillant, on a dû dire à Monseigneur : vous le perdez dans trois ans. J’ai dû partir en Europe me soigner en forçant les portes, car Monseigneur n’entendait pas m’envoyer. J’avais une hernie discale, tout le long de ma colonne vertébrale, tous les becs de perroquet étaient pliés. C’est ce qui risque d’arriver à tous nos zémidjan. Les autorités ne s’en soucient pas, on ne pense pas au devenir des gens. Nous sommes promis à une génération de paralytiques. Je le disais l’autre jour à l’IAJP, le zémidjan est un exutoire mais avec risque de maladie pour transporteurs et transportés. Eh bien, quand j’ai fini de me soigner, je suis revenu. Une nomination m’attendait pour le monastère. Voilà encore un sujet d’amusement.

  1. Vous êtes connu pour votre rigueur et votre loyauté : le Père Soglo n’est pas du genre à quémander. Etait-ce la raison pour laquelle vous n’êtes pas resté longtemps au Monastère Saint Benoît des Sources de Zagnanado ?

Je ne l’ai même pas fondé pour y rester. Quand on m’y a envoyé, on m’a envoyé sans un franc. J’irais tout seul loger au monastère, après cet incident où l’on casse la gueule aux confrères qui étaient là et qui sont partis. Je pensais déjà à ma stratégie. Mais en attendant, je dois loger quelque part. On s’imagine que les prêtres ont de l’argent. Moi, je n’ai jamais eu des relations à me donner des millions. Ce n’est pas dans ma nature, fierté native et mystique personnelle. On fait les frais de sa propre mystique, y compris la mystique de l’obéissance. Je demande donc à Monseigneur, avec quoi j’irai vivre là-bas. Alors il se lève, monte et m’apporte 100.000F qu’il compte en me tournant le dos. J’ai dû négocier avec le Père Desbois pour rester sur la paroisse de Zagnanado moyennant quelques services pastoraux. Alors tous les matins, j’étais au monastère, sarclant, nettoyant, ratissant, rangeant et préparant les lieux pour commencer à accueillir les retraitants. Je payais les ouvriers qui m’aidaient. La navette me fatiguant, je restais au monastère les midis, faisant préparer des repas dérisoires. Et quand l’argent est terminé, je suis rentré chez moi à Bohicon. J’ai avertis Monseigneur, en lui faisant état de ce qu’il fallait pour accueillir des gens, environ trois millions de francs. Il a observé un silence de mort. Moi aussi j’attendais. Entre temps j’ai offert ma disponibilité pour toute tâche, en attendant de pouvoir lancer Zagnanado. Aucune réponse. De temps en temps j’écrivais. Pas de réponse. La traversée du désert commençait.

  1. Il y a eu un pan de votre ministère sacerdotal que vous avez passé dans une quasi-indépendance. Comment pouvez-vous le qualifier : une traversée de désert ? ou une autoréalisation ?

Non, pas une autoréalisation. Mais en fait on s’autoréalise partout dans toutes les circonstances. Là aussi j’étais décidé. Monseigneur ne réagissait pas à mes lettres, moi aussi je ne disais plus rien. J’attendais, je signalais toujours ma position. J’ai écris plusieurs fois. J’étais du Conseil, j’allais au Conseil, et Monseigneur a dit un jour où j’étais à ses côtés : si on avait quelqu’un de libre, on l’enverrait à tel endroit. Je me suis dit en moi-même : Étienne, tu n’es donc pas quelqu’un de libre. Qu’est-ce que cela veut dire, quand on a quelqu’un qu’on ne sait pas employer. Les autres évêques, dont de Souza un frère de promotion, lui parlaient, il n’en tenait pas compte. Voilà les sujets d’amusement. Vous continuez votre route calmement. Tous les matins, vous rencontrez votre maître commun, dans l’Eucharistie. Il faut se recentrer tous les jours. Autoréalisation, non. Pas d’autoréalisation hors du Christ. Réalisation dans le Christ, à travers le calvaire. Je suis parti ainsi pour dix ans, de 1992 à 2001. J’ai rejoins ma ferme, en le signalant – on a dit publiquement qu’on ne sait même pas où je suis. Vous jouez franc jeu avec loyalisme, l’homme d’en face joue ce qu’il veut. Je m’en suis bien diverti.

  1. Vous avez enfin fait un détour chez les Dominicains. Parlez-nous-en un peu.

J’ai fait un détour chez les Dominicains sur le tas, la carcasse étant déjà bien en branle. J’ai écrit à tout le monde. Ce n’était pas une sollicitation de permission, je n’étais bon à rien et on me laissait traîner depuis dix ans. Je gardais toujours cette interrogation : fais-tu bien ou mal de rester ? Il faut rentrer non plus chez les Jésuites, mais cette fois-ci chez les Dominicains, par passion pour la prédication. Alors j’ai fait ma demande. L’idée m’est arrivée en avion, entre l’ICAF (une autre histoire où je me suis bien sacrifié) et Rome. Alors la décision fut prise : je balance. De retour de Rome, j’ai écris aux Dominicains en disant : ‘‘Je vous balance ma ferme et je rentre chez vous’’. Là aussi, on a interprété la démarche comme un marché, alors que moi j’en parlais depuis, avant d’avoir l’idée de rentrer chez eux. Je suis parti, je  ne faisais pas l’affaire, et je suis revenu. Effectivement ma tremblote était à son plus haut degré en ce moment, au point où je versais le précieux sang pendant la messe. Comme l’a dit mon docteur : vous êtes complètement usé.

  1. Vos dernières années actives dans le Diocèse d’Abomey, vous les avez passées comme Vicaire Général de Mgr René-Marie EHOUZOU. Qu’en avez-vous retenu ?

Ce que j’en ai retenu – je ne vais pas faire du sentimentalisme et du spiritualisme abstrait – j’ai retenu d’abord les croix. Les croix, c’est que je devais être croqué partout – et chacun sait pourquoi. Et puis matériellement, zéro. J’y ai mis mes petits sous. Le sacrifice, n’en parlons plus. J’ai rué dans les brancards pour certaines situations. C’est très bien de demander la discrétion et tout le reste. Il vaut mieux faire la vérité. La vérité avant, ainsi vous n’êtes pas pris en défaut sur la rationalité, la rationalité qui s’appelle vérité dans le domaine intellectuel et justice dans le domaine moral. C’était Soglo ou personne. Oui, je suis arrivé et j’ai fait quatre ans. J’ai eu pour mystique que le diocèse se pourvoie matériellement. Je n’aime pas la quémande, parce que je crois à nos possibilités. Pourquoi ne pas s’investir, pourquoi ne pas nous tourner vers l’agriculture ? On n’y croyait pas. C’est pourquoi je félicite Monseigneur Agboka pour son réalisme, pour l’expérience des fermes  d’Agbon puis de Kpètèkpa. Le diocèse peut se suffire et élever le niveau matériel de ses prêtres, et non les laisser végéter dans la misère, jusqu’à la retraite. A la retraite, ce n’est pas avec 40.000F que l’on vit. On m’a dit qu’il faut repartir. Et j’ai planifié et relancé le groupe Etaadomèdémadofi. Ces gens avaient une mystique. A ce niveau Monseigneur Agboka a fait un travail merveilleux. Il faut rendre témoignage à la vérité : j’ai parlé des misères, je parle des merveilles. Monseigneur Agboka a communiqué la mystique du travail. Et c’est bon que cela s’étende à tout le peuple. J’ai fait l’expérience de ma ferme. Une ferme bien pensée, avec des acteurs bien engagés, rapporte énormément. J’ai essayé de contribuer à l’organisation matérielle du diocèse. Il y a la catéchèse et la Sœur Julienne Houssou qui vient de passer plusieurs décennies à la catéchèse dans le diocèse. Il est temps qu’on organise quelque chose pour elle. Et puis je m’engageais à tout ce qu’on me demandait. J’ai particulièrement pris en charge Etaado. Je souhaite aussi qu’on réveille le groupe ‘‘Tovidozanku’’, car le problème de la santé est un problème crucial pour nos populations. C’est là qu’on rencontre l’Afrique mystérieuse à ne pas prendre à la légère. Kampala est plus sérieux et plus vaste qu’une simple proclamation. Il faut absolument rentrer dans le tissu africain. L’inculturation ! nous avons eu le malheur d’avoir été parmi les premiers à vouloir concrétiser l’inculturation. Il faut bien que ça commence quelque part. Adoukonou a eu l’idée, j’ai travaillé avec lui, on en discutait à Rome, moi je parlais du baptême des cultures. Aujourd’hui on fait le tollé sur l’inculturation. J’en ai dit ce que je pense. Le Mèwihwindo, je n’ai plus pu m’en occuper en tant que tel. Mais ça aurait été un grand lieu d’investissement de soi. En effet, c’est un lieu percutant d’évangélisation et de pastorale. Ce ne doit pas s’arrêter à certains rituels, on doit pouvoir liturgiser et célébrer la foi au Christ dans tous les aspects de la vie, depuis la conception jusqu’à la mort. Il faut aller aux racines bibliques, aux racines culturelles, avec la lumière de la théologie, et mettre tout le peuple de Dieu en engagement, avec les hauts lieux de catéchèse et de formation. C’est bien de tourner dans Hegel, dans Kant et dans le thomisme. Mais cette élaboration inculturée est urgente. Les années sont comptées. Ne croyons pas que notre Eglise est assurée par les foules d’aujourd’hui. Que valent les foulent ? Si on ne les catéchise pas dans leurs fibres profondes, on ne les aura pas. Elles sont assises sur plusieurs chaises. Je m’en doute. Ma retraite, je la consacre à retrouver mes racines. C’est ma priorité, je n’en ai plus d’autres. Aller parler ici et là, n’est plus de mon programme, il y a les centaines de prêtres que j’ai formés.

  1. Auriez-vous pris votre retraite plus tôt ?

Oui, un an plus tôt. J’ai l’air solide, mais on est solide à coup de volonté. Je me rappelle que déjà au séminaire, le Père Chaumier disait de moi un jour : le Père Recteur est un grand malade qui se mène. On nous avait enseigné que la retraite était à 65 ans. Puis après, on apprend que c’est à 70 ans. J’avais 70 ans quand je quittais les Dominicains. J’en parlais avec l’Abbé Gilbert Dagnon en France, qui m’apprend que c’est 75 ans. Mais après 4 ans de vicariat général, j’ai informé Monseigneur que je ne dépasse pas les 74 ans. Je commençais à crouler.

  1. Vous avez gardé certaines séquelles : un œil malade et la tremblote. Dites-nous en quelque chose.

On est ce qu’on est. On a la santé que l’on a, de part l’hérédité. Je suis venu dans la vie comme un grand malade. Ma mère, paraît-il, n’espérait pas me garder. Et puis le petit séminaire n’a pas été simple. Je souffrais beaucoup de palu. Malgré cela, je me menais. Je me menais au point que, quand je me couchais, tout le séminaire criait : Soglo est malade, c’est un événement. Je guérissais mon palu, en faisant des versions latines. C’est-à-dire qu’on commence à travailler dur, puis on en oublie, et on ne sent plus rien. Imaginez la version antibiotique d’une version latine… C’est le psychosaumatisme, qui vous rend malade si vous lâchez, mais qui vous porte si vous êtes de forte volonté. Je veux continuer dans cette ligne, mais en étant réaliste au point de vue des soins. Les aspects que vous évoquez, je n’en parle pas parce que je n’y pense pas. J’en fais fi. J’ai un physique qui tient, parce que la volonté tient. C’est tout. L’œil malade, c’est dû à ma vie familiale, à ma marâtre. Je n’ai pas évoqué les croix de mon enfance : c’est la polygamie. J’ai vraiment une horreur de la polygamie. Si je n’étais pas prêtre, je ne sais pas si je serais polygame. J’en ai une répulsion exécrable. J’ai vécu orphelin de mère. C’est peut-être cela qui me confère une certaine rudesse. La tendresse maternelle m’a manqué. Dieu qui a fait l’homme et la femme comme milieu d’émergence de l’homme n’est pas bête. La douceur féminine m’a beaucoup manqué. Mais j’ai fait l’objet de beaucoup d’affection dans ma vie, comme un enfant gâté. De certaines autres personnes, surtout ma marraine, une sainte femme morte maintenant à 95 ans. C’est la grâce de ma vie, comme je le dis. Voilà ! je tiens beaucoup à ce qu’on y regarde, quand on recrute pour le séminaire. Le mal africain est un tortionnaire inconscient. J’aimais beaucoup mon père, plus j’avance plus je lui suis reconnaissant. J’irai m’agenouiller sur sa tombe pour mes cinquante ans. Lui-même en pleurait. La polygamie vous fait ramasser n’importe quoi qui vous torture votre foyer, pour toute la vie. J’en subis les conséquences, jusque là où je suis. Il y a des frères que j’ai vus depuis quarante ans. La polygamie, c’est une insulte pour l’humanité. Je parle des polygames inconscients. Car il y a une polygamie qui était saine, même avec ses croix, la polygamie de la campagne, de nos villages. Elle était plus saine que la polygamie des fonctionnaires, gens déracinés de chez eux, qui ne sont plus dans l’équilibre familial, qui donc se comportent individus souverains et irresponsables.

  1. ‘‘On ne biaise pas’’, ‘‘vous n’allez pas à la fête’’, ‘‘sauvez le temps’’, ‘‘attention !’’. Vous portez un souci permanent pour la bonne formation des nouvelles générations et vous tenez à la bonne moralité, la sincérité, la vérité, le culte du travail. Pourquoi ?

Vous me demandez là de parler de choses qui sont des dons du Seigneur. Je suis qui je suis, de part ma naissance. Fierté familiale. J’ai vu mon père, ma tante. Je n’ai pas grandi dans le milieu fon. Je n’aime pas l’injustice, pour en avoir beaucoup subi en contexte de polygamie. Le jour où j’ai pris ma première communion, j’ai été accueilli avec des flots de chicottes. Mon père m’attendait derrière la porte avec les lanières, au nom de sa femme. Vous vous imaginez l’impression que ça peut marquer chez un enfant de 9 ans ? Il vient de la première communion, il n’y a pas de fête, c’est la chicotte. Chez un enfant, c’est un traumatisme grave. C’est malheureux. Donc je n’aime pas l’injustice. Quand je vois l’injustice, je ne peux pas ne pas réagir. Et parfois violemment. Le négatif dans notre vie, Dieu en fait un tremplin pour monter plus haut. Je n’aime pas le mensonge. En tant qu’ainé de famille, j’ai eu affaire au barreau plus d’une fois. Et je découvre parfois que notre justice est pourrie. La justice qui a peur de l’évidence louvoie. C’est une honte. La justice béninoise est l’une des plus pourrie du monde, a déclaré une certaine radio internationale. Les prêtres doivent apprendre à se battre.

  1. On vous connaît aussi pour votre parfaite possession de la langue française. Que conseilleriez-vous aux jeunes à ce sujet ?

Je l’ai dit tout à l’heure : c’est la grâce de la lecture que mon père m’a inoculée. Je lisais beaucoup. Puis le séminaire m’a structuré par la grammaire. Je dois beaucoup au séminaire. Je rends hommage au séminaire. Ils nous ont bien formés, quand bien j’ai des réserves par rapport à la méthode, comme d’autres qui s’en sont plaints aussi. Ils ont donné le meilleur d’eux-mêmes, avec bon cœur. La grammaire – que j’appelle la mathématique de la langue – m’a structuré. Que les jeunes apprennent à leurs frères et neveux à lire. Que les parents achètent aux enfants des livres. L’enseignement est en train de passer en déchéance. Nous sommes présentement à une époque où le livre tend à perdre sa valeur. Il n’y a plus de livre. Comment peut-on structurer la réflexion sans livre ? On lit, on relit et ça se fixe. Sans livre, c’est fumeux…. Ainsi le Bénin, Quartier Latin, devient quartier crétin.

  1. Vous rebondissez sans cesse en de nouveaux projets… Quelles perspectives d’avenir nourrissez-vous présentement ?

Je suis maître de ma retraite et je n’entends pas qu’on y touche. J’ai mes psaumes à éditer, j’ai mes écris à faire paraître pour les sauver à la perte. Par exemple, j’aurais voulu qu’on publie les rédactions de cours moyen des Père Tchogninou. Voilà des choses qui valent d’être publiées. J’ai veillé, je me  suis échiné à faire mes discours, mes retraites. Je veux bien les publier. Les homélies, ‘‘La Croix du Bénin’’ s’en charge : je les ferai jusqu’à ma mort, à moins de situations contraires imprévues. Et puis je veux me délecter dans ce qui fait mon plaisir : les langues. Actuer les langues que j’ai apprises à grand prix. Je veux faire le yoruba. Je veux acquérir l’espagnol. J’ai le droit de faire des rêves. C’est mon plaisir de vivre. Et relire ma Bible : maintenir la connaissance du récit biblique. Enfin, passer le temps à cueillir la connaissance chez les autres : la rencontre des visages.

  1. Un dernier mot à l’adresse des prêtres du Diocèse d’Abomey.

Ils sont au combat et je pense à eux tous, à tout le clergé béninois et à tout le clergé du monde. Je prie pour eux. Car quand je pense à eux, je tremble. Je sais tout ce qu’ils affrontent, tout ce qu’ils portent, dans le sacrifice généreux d’eux-mêmes. C’est extraordinaire. Alors, je leur souhaite du courage, un courage spirituel lié au Christ. Qu’ils soient intimement liés au Christ. Je crois que ce souhait dit tout et réalise tout. Puis, qu’ils aient souci d’être des hommes respectables, à tout point de vue. Malgré les faiblesses, qu’ils s’efforcent de se maintenir dans la droite ligne. Qu’ils soient respectueux de leurs fidèles. Que jamais ils ne deviennent orgueilleux, se passant pour de petits messieurs qui narguent. Qu’il ne leur arrive jamais de mépriser les laïcs, fût-ce le plus petit. Qu’ils se maintiennent dans cette ligne de serviteur : ce sera leur grandeur. Le Christ a été serviteur. Puis, qu’ils soient des hommes de taille. Qu’ils soient des hommes qu’on respecte, en raison de la structure intellectuelle. Qu’ils soient des hommes intellectuellement cambrés. La longue formation acquise par les élèves normalement au dessus du cadre moyen. Qu’ils se trouvent le temps de continuer à se cultiver. Et qu’ils prient, liés au Christ. Que la prière soit leur nourriture. Qu’ils puisent dans leur connaissance des psaumes comme à une source de renouvellement perpétuel. C’est dans la prière que jaillissent les idées spirituelles.

Entretien réalisé par les Pères Corneille Lin GNANCADJA et Jean KINNOUME .

Extraits de l’audio

 


 

Père Joseph BABATOUNDE

 

Décédé le samedi 21 août 2021

Inhumé le mardi 31 août 2021

 

Quelques témoignages sur la vie du Père Joseph BABATOUNDE

 

Homélie de Monseigneur Barthélémy Adoukonou lors des 50 ans de sacerdoce du Père Joseph BABATOUNDE  (Vidéo )

 

Allocution d’ouverture de la célébration des 50 ans de sacerdoce du Père Joseph BABATOUNDE (Vidéo )

 

Chant de témoignage des 50 ans ( Vidéo )

Mot de remerciement du Père Joseph ( Vidéo )